Against witch/washing. (titre de travail)

Miroir_d_obsidienne

 

Pièce et publication en cours de création tout au long de l’année 2019

« They (the witches) were already “cyborgs”. They could manipulate signs, symbols, objects and bodies to effectively transform the world using chemists and its possibilities to change mental capacities, or by means of formulated laws and read statements, of new narratives about new realities, of body interventions that changed its functions, of sexual practices able to create non-normative identities … Their spells were effective, and nowadays they are labeled as art, politics, philosophy, technic, science, sexuality… »
The witches are non women (1)
Quimera Rosa

On pourrait, ou pas, ajouter bien des choses à l’abondante, essentielle et récente littérature féministe autour de la figure de la sorcière. Toutefois, avant que la sorcière  ne soit domestiquée, ne devienne absolument #tendance et que toutes nous allions nous munir chez Sefora(2) de kits de sorcellerie, je souhaiterais exprimer tous mes remerciements à celles qui font des recherches sérieuses(3) et rigoureuses pour tenter de réveiller la mémoire et de raviver, afin de lui rendre justice, ce génocide qui n’est pas encore terminé: celui qui annihile les corps et les savoirs situés, hors des normes et des conventions, ces savoirs qui sont au cœur du féminin, du marginal, de l’indigène , de transpécifique, du non-binaire, non blanc, non-hétéropatriarcal.

Le savoir sorcier englobe aussi bien des rapports de grand intensité avec le corps, son anatomie et sa physiologie, que des savoirs botaniques, chimiques et médicaux. Ces éléments structurent la pratique de la sorcellerie autour de la proprioception, car l’auto-expérimentation est de mise. Cependant, pour la sorcière il est tout aussi important de connaître l’environnement dans lequel elle évolue, afin de développer des stratégies relationnelles transpécifiques auxquelles on tend à donner le nom de « magie », même s’il s’agit dans les faits de pratiques tout aussi liées à l’écologie(4).

Dans le cadre de notre démarche, le sorcier ou la sorcière est avant tout celle ou celui qui agit avec son corps et ses savoirs en dehors de la norme établie, établissant avec le monde qui l’entoure des alliances vues comme illégitimes ou contre nature, bouleversant ainsi l’ordre de ce même monde tel que défini et mis en place par les structures dominantes de pouvoir.

Sexualité, savoirs et nouvelles alliances sont les terrains de non-contrôle, les territoires hors-normes invoqués par la figure de la sorcière.

La puissante et mystérieuse sexualité attribuée aux femmes savantes a de fait largement déterminé la structure du grand livre Malleus Maleficarum(5), bible des inquisiteurs européens doublée d’un manuel d’instructions indiquant comment repérer les sorcières et les tuer. On accusait entre autres ces êtres à l’indomptable appétit sexuel d’organiser, souvent dans les clairières reculées de forêts obscures, d’énormes fêtes, des sabbats joyeux où les sorcières se livraient à toutes les formes d’aberrations sexuelles, infamies qui se rajoutaient à leurs copulations quotidiennes avec le diable ou n’importe quel autre démon.

Savoir de soi, conscience et lien intime avec d’autres espèces, autogestion de la santé et de la sexualité, celle de soi en particulier : il fallait tuer ces mélangeuses et transformeuses de plantes qui pratiquaient des avortements, des accouchements, des massages contre la descente d’organes (vessie et utérus, la plupart de temps), qui ne se mariaient que rarement, n’avaient souvent pas d’enfants, osaient vivre seules, et « volaient sur un balay » grâce à une pommade dont elles s’étaient préalablement enduit le sexe.

Avec de tels antécédents, il semble difficile d’imaginer que ces personnes qu’on appelle « sorcières » n’aient pas eu, depuis des temps immémoriaux, la connaissance du clitoris et de la prostate et de leur rôle exubérant dans le plaisir sexuel de qui les possède. Qu’il soit et ait été, au cours de l’histoire, le sujet de mutilations, tabous et d’ablations, et ce dans les contrées et les cultures les plus diverses, semble d’ailleurs être la preuve que ces organes sont en effet un de sièges du pouvoir de la sorcière.

 
Le projet

Il s’agit de créer une installation performative où les visiteurs qui possèdent un clitoris ou une prostate se verront offrir la possibilité de vivre une expérience de plaisir transpécifique.

À l’aide de plantes, de minéraux et de minéraloïdes, nous souhaitons réactiver dans le corps de chacune la mémoire de la violence castratrice qui habite nos corps et leur histoire, nos savoirs, nos sexualités. Cette réactivation vise à provoquer et à encourager la dissidence par l’irruption du plaisir dans l’espace public.

Un publication du même nom sera aussi présenté le jour de la première.

 
Le dispositif

Un cabine rectangulaire blanche (4m x 3m x 2, 35m) est dotée de murs translucides qui agissent comme des écrans, sur lesquels sont projetés des images de fragments de corps végétaux : feuilles, racines, épines….

L’installation peut être expérimentée par une seule personne à la fois. Elle pénètre à l’intérieur de la cabine en laissant ses chaussures à l’extérieur.

Une fois à l’intérieur, elle enlève le bas de ses vêtements. Des plantes séchées se trouvent près d’elle ; elle en prend une poignée puis monte sur une plateforme tournante sur laquelle est installé un fauteuil. L’assise de ce dernier comporte un trou qui en occupe la plus grande partie. Elle jette la poignée d’herbes sur des pierres chaudes situées au fond de ce trou. Lorsque les herbes commencent à fumer, elle s’assoit puis attache autour de sa taille un tissu qui entoure le fauteuil. La plateforme commence alors tourner, projetant sur les parois translucides, pour les visiteurs restés à l’extérieur, l’ombre de la personne en train de se faire une fumigation génitale.

Un travail sur la lumière permettra de démultiplier son ombre en plusieurs tailles et selon plusieurs angles sur les écrans. Agissant en symbiose visuelle avec les images des plantes, ces ombres composeront le paysage visuel de l’installation.

La personne enveloppée par la fumée très odorante des plantes pourra observer tout autour de la cabine le cinéma qu’elle aide elle-même à construire. En même temps, elle découvrira des séquences sonores qui décomposent l’espace de manière très focalisée. Cette musique sera inaudible à l’extérieur de la cabine.

Après un moment, la plateforme s’arrête et la fumigation prend fin. La personne descend et se déplace vers une autre chaise, celle-là munie d’un repose-pied au centre duquel se trouve un miroir d’obsidienne. La personne est implicitement invitée à s’assoir avec le miroir entre les jambes. La lumière est tamisé et son ombre n’est plus projeté.

A côté de la chaise se trouve une petite table avec une dose de pommade préparée à base de plantes à la réputation aphrodisiaque, pouvant sans danger être appliquée sur les muqueuses. La persone pourra enduire sa vulve y compris son clitoris avec la pommade, elle peut aussi de temps en temps se regarder dans le miroir.

La personne sort quand elle le veut.

 

Fumigation:

La couverture de santé en médecine allopathique et les service de type sécurité sociale sont très chers, et de surcroît déficitaires, dans l’archipel Indonésien. C’est sans doute pour cela que la médecine indigène à base de plante médicinales et de massages y reste très vivante. Dans chaque ville indonésienne, on trouve des stands de rue qui proposent des préparations censées soigner tout type de mal. C’est ainsi que j’ai découvert, lors d’un voyage à Java, les fumigations génitales appelées Ratus, indiquées aussi bien pour prévenir le cancer du col de l’utérus que pour soigner ou calmer les symptômes des divers désagrément gynécologiques.

La forme galénique du Ratus reste tout à fait singulière, car les principes actifs montent avec la fumée dégagé par les plantes en contact avec du charbon brûlant, plutôt qu’avec de la vapeur d’eau comme dans d’autres traditions. Le Ratus est en effet un médicament « sec », tiède et très parfumé, qui procure lors de son administration une sensation voluptueuse, décontracte les muscles, enlève l’excès d’humidité et embaume l’esprit de son parfum.

Bali, l’ancienne île des dieux, qui offre bien-être et mysticisme au sein de ses nombreux paysages tropicaux idylliques, est aujourd’hui considerée la « place to be » pour des New Age aisés et des Hippie chics. Ils y séjournent quelques mois par année, diffusant sur Instagram des photos, avec leurs bambins parfaits et leurs épouses très belles, parfois enseignantes de Yoga durant leurs heures perdues. Libérés de tout complexe anticapitaliste, ces visiteurs cherchent, avec beaucoup plus d’argent et de glamour, les promesses de transformation spirituelle teintée d’exotisme qu’ont cherché leurs aînés dans les années 60-70.

Bali est aussi un paradis pour des couples qui désirent se marier. Depuis quelques années les « V spa » ont proliféré dans l’île. On peut y aller la veille de son mariage pour préparer sa nuit de noces, garantir qu’on sera propre et parfumée, le vagin bien ferme et serré pour le grand jour. Triste destin pour une technologie aussi ancienne que d’être réduite à l’exotisme des vagins prénuptiaux pour les touristes blanches et leurs époux. Il est infiniment dommage de voir le pouvoir et le sens de telles pratiques réduits à la domestication d’un mariage blanc, romantique et hétérosexuel.

Dans le cadre de ce projet, nous souhaitons rendre hommage à cette technique, ainsi qu’aux corps et savoirs par lesquels elle est rendue possible, avant que sa signification ne disparaisse et qu’on ne s’en souvienne seulement comme d’un conseil donné par Gwyneth Paltrow, la reine du Witch/washing. Car en effet, si les savoirs sorciers autour de l’anatomie du clitoris et de la prostate, ainsi que son rôle dans le plaisir sexuel, ont disparus pendant des siècles sous le poids des « avancés scientifiques », qu’est-ce qui subsistera de ce savoir de plaisir transpécifique?

Nous composerons pour ce projet notre propre mélange de plantes à brûler. Elles seront choisies parmi les plantes traditionnellement utilisées pour leur pouvoir aphrodisiaque, leur propriétés en médecine gynécologique, leur capacité à éloigner les mauvais esprits, ou leur aptitude à ouvrir les portes de la conscience vers d’autres dimensions.
Le miroir d’obsidienne et la pommade pour voler.

“Este unguënto con que las brujas nos untamos
es compuesto de jugos de yerbas en todo extremo fríos…
el deleite me tiene echados grillos a la voluntad”
Miguel de Cervantes
El coloquio de los perros

Une réactualisation de la pommade pour voler(6), sera crée au cours de notre résidence arts-science dans la société GENIALIS à Henrichemont. Cette entreprise est dédiée à la recherche et développement des techniques pour créer des cosmétiques par des processus physiques – et pas à travers de l’ajout des tensioactifs ou d’autres produits de synthèses- à fin de conserver les propriétés organoleptiques des plantes.

Nous souhaitons travailler au plus près des profils biochimiques des plantes choisies, permettant dans les écosystèmes, les communications interspécifiques avec le monde végétal. Même s’il s’agit d’une démarche spéculative, notre pommade, dans la généalogie du parfum, se trouvera au carrefour de la science, de la technique, de l’art et de la magie. Le parfum possède en effet une parenté historique avec la médecine, mais aussi une dimension magique ancestrale, philtre d’amour, talisman capable d’éloigner le malheur, de provoquer la transe et d’accompagner les morts dans leur chemin vers l’au-delà.

Cette pommade et son parfum végétal, sera propice à l’auto-expérimentation et le plaisir : quel sens y a-t-il en effet à parler du clitoris sans le toucher?

Dans le siège pour l’onction se trouve aussi un miroir d’obsidienne. Ce minéraloïde d’origine volcanique, dans les cosmovisions méso-américaines, représente la nuit, l’inconscient, ce qui est caché, mais qui, comme la Lune, reflète la lumière lorsqu’il fait noir… Placé entre les jambes de la personne qui réalise l’onction, le miroir lui permet de regarder, d’admirer, de contempler sa vulve, dans le reflet noir de la pierre polie.

Dans cette installation, on invoque l’obsidienne selon des modalités fort éloignées des « cercles de femmes »(7) -encore une récupérations du type witch/washing- de plus en plus présentes sur toute la planète, où, le miroir d’obsidienne, la jupe ou le tabac sont utilisée à des fins assez essentialistes additionnant à tout va reproduction et binôme indisoluble nature/femme. Ces tendances, qui mélangent divers éléments des cultures amérindiennes s’éloigne, par leur exaltation de l’amour et du « féminin sacré », de la colère et l’action disruptive propres à la sorcière et à ses sabbats. Ici, le miroir reflète la beauté de celle ou celui qui prend et transforme sont plaisir sexuel en bombe antipatriarcale, et qui, regardant sont clitoris, a aussi une pensée pour sa prostate, et pour les rivières de plaisir qu’elle fait couler.

Fanzine:

Une publication sera associe à cette installation performative, dans la suite de la publication « Devenir plante sorcière machine, transhackfeminisme gynécologique en Joyeuse dystopie ». réalisée autour de la performance du même nom à Click Festival 2017.

Against witch/washing (titre de travail) est un projet d’Aniara Rodado en Coproduction avec la plateforme d’art visuels de Bourges ENSA, Bandits-Mages et Emmetrop et La Chaire arts & sciences de l’École polytechnique, de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs-PSL et de la Fondation Daniel et Nina Carasso et beneficie d’un accueil en résidence en entreprise avec le soutien du ministère de la culture et la société GENIALIS à Henrichemont. Reste de coproduction en cours.

Pièce et publication en cours de création tout au long de l’année 2019

 

1-Quimera rosa, http://quimerarosa.net/text/the-witches-are-not-women/

2-http://www.thefashionlaw.com/home/sephora-is-being-called-out-for-cultural-appropriation-by-a-bunch-of-witches

3-Pour citer 3 classiques: Federici Silvia, Caliban et la sorcière: Femmes, corps et accumulation primitive.
Starhawk, Rêver l’obscur: femmes, magie et politique.
Ehrenreich Barbara, English Deirdre, Sorcières, sages-femmes et infirmières: une histoire des femmes et de la médecine
On peut aussi lire le livre très bien documenté de la journaliste Mona Collet, Sorcières: La puissance invaincue des femmes

4- On pourrait nommer ici une pratique de régulation écologique amazonienne: Eclatement du « moi » du Chaman, via l’ingestion d’une boisson à base de plantes, dont l’Ayaguasca, à fin de pouvoir parcourir dans le corps d’un Jaguar tout le territoire et vérifier les éventuelles déséquilibres écologiques, car seul un prédateur omnivore et sélectif comme le Jaguar peut savoir où les ressources commencent à se fatiguer.

5-https://fr.wikipedia.org/wiki/Malleus_Maleficarum

6-dont on peut d’ailleurs se procurer quelques exemplaires sur Easy, mais à frotter sur les tempes, les poignées ou le troisième oeil…wicht/washing?

7- Pour un regard plus approfondie sur ce phénomène, Rodado Aniara Hacking de alto nivel: Meterte el cosmos en el cuerpo https://hysteria.mx/hacking-de-alto-nivel-meterte-el-cosmos-en-el-cuerpo/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :