instabilité absolue

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Les ères géologiques ont toujours été un cadre à grande échelle dans lequel le vivant, en tant qu’entité constituée de l’ensemble des espèces, évolue dans une interaction permanente où chacune trouve une place. Ce schéma général semble avoir pris fin en donnant place à l’Anthropocène. Cette Geology of Mankind, introduite par le chimiste et météorologue Paul Crutzen, signe une rupture, un nouvel emballement dans la longue histoire de quatre milliards d’années d’évolution. Cependant celle-ci correspond en premier lieu à des impacts invisibles, indénombrables car affectant des champs continus liés à l’air, l’eau ou la qualité des sols, difficilement prévisibles car extrêmement rapides par rapport aux temps géologiques et difficilement différentiables de la variabilité naturelle de ces champs dans une même ère. Instabilité absolue interroge ce lien entre l’espèce humaine et l’invisible vital qui compose l’environnement.

Notre anthropocentrisme est-il la conséquence de notre enfermement dans un monde conceptualisé plus que vécu ? Avons-nous perdu la compréhension intuitive des éléments et de notre interdépendance avec les autres espèces, les végétaux, les minéraux ? Nous proposons au public d’expérimenter un rapport haptique et intuitif avec les éléments: le vent, les variations de température, la matérialité de la danse et de la musique.

Les danseurs habitent l’espace en dialogue avec les vents, et ils tissent ensemble le réseau sur lequel le public évolue. Co-corporalité au lieu d’image. Rompant avec la représentation mentale et visuelle du monde, le spectateur réintègre son propre corps en expérimentant l’environnement de façon tactile. De voyant aveuglé par lui-même il devient non-voyant percevant avec acuité, à l’écoute du vivant.


Ce projet, en phase de recherche, est issu d’une collaboration entamée depuis septembre 2014 dans le cadre des résidences d’artistes au sein du laboratoire hydrodynamique LadHyX, entre Aniara Rodado, Marco Antonio Suarez-Cifuentes, compositeur doctorant SaCRE, de Paris Sciences Lettres et Jean-Marc Chomaz Directeur de recherche CNRS, enseignant et chercheur au LadHyX à l’École polytechnique, engagé depuis 1990 dans des actions Arts & Sciences.

 

 

immersion

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Petite contribution au dictionnaire d’arts immersifs de Bernard Andrieu et Anaïs Bernard

 Dans ma démarche chorégraphique, je souhaite interférer avec les habitudes de perception du public. Une première stratégie consiste à faire entrer le public en scène – non pas pour lui arracher des actions ou pour qu’il se sente regardé, juste pour qu’il puisse habiter le plateau. Laissant la salle vide, je tente de casser la perspective et « d’aplatir » l’espace afin de créer des environnements sans hiérarchie

où danseurs, spectateurs, machines, sons, images, capteurs, lumières, etc. se mêlent dans une horizontalité des sens: aucun élément n’est a priori plus important qu’un autre, il y a juste des alternances ou des conjonctions. Ainsi, j’espère que le public accorde moins d’importance au sens de la vue et à la pensée analytique et logique. Je stimule plutôt la peau avec de très basses fréquences, avec du vent ou de la chaleur; j’ai recours à des casques pour favoriser l’isolement et l’écoute de soi, alors qu’en même temps les corps des danseurs évoluent tout près. Des effets d’immersion sont aussi provoqués par des informations lumineuses contradictoires, par l’emploi des lunettes de soleil, en créant des espaces de pénombre où l’on peut se cacher sans quitter les lieux et vivre une sorte de promiscuité intime.