instabilité absolue

Aniara_instabilite

Les ères géologiques ont toujours été un cadre à grande échelle dans lequel le vivant, en tant qu’entité constituée de l’ensemble des espèces, évolue dans une interaction permanente où chacune trouve une place. Ce schéma général semble avoir pris fin en donnant place à l’Anthropocène. Cette Geology of Mankind, introduite par le chimiste et météorologue Paul Crutzen, signe une rupture, un nouvel emballement dans la longue histoire de quatre milliards d’années d’évolution. Cependant celle-ci correspond en premier lieu à des impacts invisibles, indénombrables car affectant des champs continus liés à l’air, l’eau ou la qualité des sols, difficilement prévisibles car extrêmement rapides par rapport aux temps géologiques et difficilement différentiables de la variabilité naturelle de ces champs dans une même ère. Instabilité absolue interroge ce lien entre l’espèce humaine et l’invisible vital qui compose l’environnement.

Notre anthropocentrisme est-il la conséquence de notre enfermement dans un monde conceptualisé plus que vécu ? Avons-nous perdu la compréhension intuitive des éléments et de notre interdépendance avec les autres espèces, les végétaux, les minéraux ? Nous proposons au public d’expérimenter un rapport haptique et intuitif avec les éléments: le vent, les variations de température, la matérialité de la danse et de la musique.

Les danseurs habitent l’espace en dialogue avec les vents, et ils tissent ensemble le réseau sur lequel le public évolue. Co-corporalité au lieu d’image. Rompant avec la représentation mentale et visuelle du monde, le spectateur réintègre son propre corps en expérimentant l’environnement de façon tactile. De voyant aveuglé par lui-même il devient non-voyant percevant avec acuité, à l’écoute du vivant.


Ce projet, en phase de recherche, est issu d’une collaboration entamée depuis septembre 2014 dans le cadre des résidences d’artistes au sein du laboratoire hydrodynamique LadHyX, entre Aniara Rodado, Marco Antonio Suarez-Cifuentes, compositeur doctorant SaCRE, de Paris Sciences Lettres et Jean-Marc Chomaz Directeur de recherche CNRS, enseignant et chercheur au LadHyX à l’École polytechnique, engagé depuis 1990 dans des actions Arts & Sciences.

 

 

une proposition pour 0.Camp (culture numérique et enjeux de l’Anthropocène)

AniaraZeroCamp

     Photo Julien Bellanger CC BY 2.0

« Il ressentit des signaux dans les doigts des deux mains. Il arracha la plante et l’amena enveloppée dans des petits feuilles. » GUAMBIANOS: HIJOS DEL AROIRIS Y DEL AGUA
Abelino Dagua Hurtado, Misael ArandaLuis Guillermo Vasco. 1

On dit que les plantes viennent te chercher et que par ces temps de catastrophes et d’excès humains elles ne tournent pas autour du pot, elles t’appellent et en quelque sorte te montrent le chemin à suivre. Heureusement, car j’en peux plus d’être guidée que par les humains, moi comprise.

Depuis un certains temps, dans mon travail chorégraphique, je me demande comment faire pour toucher le corps des spectateurs qui assistent à nos pièces, sans leur faire sentir qu’ils doivent répondre, sans les appeler par leur nom et sans devoir faire appel à des ordres ou d’autres gestes directs et dialectiques.

Je sens que la co-présence, l’interactivité et l’immersion sont des clefs pour que cela arrive, mais je suis fatiguée de constater que ces concepts sont inévitablement associés au sens de la vue, en laissant de côté d’autres vecteurs sensoriels.

Je suis aussi souvent lasse que, lorsque je dis travailler avec des technologies, l’on ne pense qu’à des logiciels et de l’électronique ou des laboratoires avec des microscopes et que, lorsque je parle danse ou chorégraphie, on se limite à les associer à la représentation scénique et au corps humain.

Voici quelques unes des raisons pour lesquelles j’ai un jour couché par écrit une idée dans laquelle l’immersion pourrait être favorisée par des plantes et les technologies à utiliser seraient la distillation ou d’autres systèmes pour les transformer. Je souhaitais que les plantes aient un rôle important dans l’interactivité 2, afin d’essayer de placer ce concept au-delà du dialogue narcissique rempli de simulations, dans lequel nous nous engageons si souvent avec des machines qui répondent peu ou prou comme nous l’attendons lors qu’elles sont programmées.

Pour Transmutation de base, je voulais imaginer des dispositifs dans lesquels nous pourrions être ensemble dans le même écosystème et non pas simplement assister à un spectacle. S’agit-il d’un pas à ma petite échelle pour imaginer des processus post-anthropocentristes ?

plus d’information sur 0.Camp-Artlabo: http://artlabo.org/0/


1 GUAMBIANOS: HIJOS DEL AROIRIS Y DEL AGUA Coautoría con los taitas guambianos Abelino Dagua Hurtado y Misael Aranda CEREC/Los Cuatro Elementos/Fundación Alejandro Ángel Escobar/Fondo de Promoción de la Cultura del Banco Popular, Colección Historia y Tradición Guambianas, Nº 5, Bogotá, 1998.
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2 « L’interactivité est un mot composé de la préposition « inter » (« entre ») et du nom commun « activité » (évoquant un état d’excitation). Il faut attendre le XIX° siècle pour lire le mot interactivité d’une seule pièce et l’adjectif interactif dans l’ouvrage Recreations in Astronomy de Henry White Warren (1879) sur les influences réciproques des atomes. Il n’est pas surprenant de trouver l’interactivité dans le contexte de l’astronomie et de la physique des corps. En effet, on sait comment Immanuel Kant exprimait déjà une idée analogue d’influence ou d’action réciproque en parlant de Wechselwirkung, traduisant l’une des expressions de la gravitation des corps célestes d’Isaac Newton1. Kant généralisera ce terme à la société pour rendre compte de l’attraction/répulsion des forces humaines au principe de la « communauté » qu’ils forment (cf. Kant, 1995, p. 242). Kant privilégie le sens néo-platonicien du principe de communauté, renvoyant implicitement à ce que Newton nommait l’actio in distans, action de l’environnement naturel sur les êtres humains (cf. Fink, 1981,p. 75).” Christian Papilloud, « L’interactivité », tic&société [En ligne], Vol. 4, n° 1 | 2010, mis en ligne le 04 août 2010, Consulté le 11 octobre 2012.
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Une généalogie bâtarde pour des médias zombies ?

Aniara_BeyondDance

Image du livre Rehearsing Collectivity: Choreography Beyond Dance de Franco, Berardi Bifo; Carlo, Tina di; Brandsletter, Gabriele Author Published by Argobooks, Germany(2012)

We find Ghazala’s explorations similar in spirit to media archaeology and propose a stronger articulation of media archaeology as an art methodology—and furthermore not only an art methodology that addresses the past, but one that expands into a wider set of questions concerning dead media, or what we shall call zombie media—the living dead of media history [15] and the living dead of discarded waste that is not only of inspirational value to artists but signals death, in the concrete sense of the real death of nature through its toxic chemicals and heavy metals.

Zombie Media: Circuit Bending Media Archaeology into an Art Method

Garnet Hertz and

Jussi Parikka

Mon rapport aux technologies au sein de mon travail artistique semble déterminé par deux facteurs : le fait d’être chorégraphe et le fait d’être née dans ce qu’on a tant appelé le tiers monde. Le premier conditionne mon attention à des questions comme les relations entres les corps, les machines, la perception, le mouvement et l’espace. Le deuxième combat ma possible fétichisation des outils technologiques, en me rappelant qu’une bonne partie de l’humanité n’a pas accès à tout cela ou que les ravages écologiques que nous constatons aujourd’hui sont aussi accélérés par les modèles actuels de production et distribution de « nos machines ». Les deux ont en commun le fait de s’insérer dans des écosystèmes médiatiques, des matérialités et des subjectivités très complexes.

Je souhaite donc me situer, dans cette auto-réflexion publique, dans cette filiation bâtarde, métisse et hautement affective.

J’aime l’intensité du moment où la vidéo s’anime avec les présences sur scène, l’instant où les capteurs m’informent sur le niveau d’oxygène d’un lieu, sur la vitesse d’un geste, quand le danseur ne sais plus si c’est lui qui performe ou si c’est la machine qui est en train de le performer, quand les spectateurs sont suivis par le son ou ébloui directement par la lumière, quand les machines me permettent de les toucher littéralement ou d’échanger avec eux hors de mes frontières physiologiques.

Je ne cache pas que souvent je me laisse emporter par la fascination des signaux électriques véhiculés par des appareils électroniques, et je pense que c’est parce qu’il s’agit d’un flux qui se réactualise et existe dans un intervalle de temps, dont la survie ou disparition semble si fragile. Tout pareil qu’avec mon corps, tout pareil qu’avec les relations humaines, les écosystèmes, les aléas des rapports avec l’équipe d’une création, l’obsolescence, les formats incompatibles, les défauts des machines, l’interdépendance avec mes collaborateurs, la précarité des moyens de production.

Sans doute suis-je conditionnée par le fait d’avoir démarré ces pratiques dans des hackers spaces et autres labs, qui a priori ne sont pas réservés à la danse ou à la performance, et où justement pour cela la transdisciplinarité semble s’imposer – pas toujours avec de bons résultats ou de bonnes pratiques mais cela est une autre histoire… Ces lieux vouées à l’appropriation technologique sauvage et à la résistance politique, où souvent l’erreur est glorifiée et où l’on a l’habitude de fêter les premières lignes de code d’un néophyte, de se réjouir d’une machine presque morte qui maintenant refait du bruit ou d’habiter un réseau social qui ne sera jamais aussi stable qu’on voudrait ; de s’engager parce que les technologies numériques-électroniques ne sont pas de dons du ciel mais des produits bien ancrés dans l’industrie militaire, le furieux capitalisme et le contrôle du vivant.

Et puis il y a aussi le software et hardware libres, ainsi l’ openWetWare, inspiration de ce qu’on aime appeler la culture à code ouvert et qu’implique qu’au delà d’ouvrir les machines et les codes informatiques, notre travail et les connaissances qu’il génère doivent se lancer dans un devenir qui avec un peu de chance les sauvera de la fossilisation du copyright, violant à jamais l’impénétrabilité de l’auteur, faisant de petits bâtards partout. Je ne sais pas pour vous mais moi, je trouve cela très séduisant.

Le rapport aux médias électroniques dans mon travail est donc nourri de cela, et ma pratique est hantée par l’accumulation d’un joli lot des codes sources qui fonctionnent correctement et qui soudain deviennent inutilisables, car écrits par une personne qui a quitté à jamais le projet en les laissant mal documentés, ou écrits d’une façon trop personnelle pour que quelqu’un d’autre puisse s’en servir. Je me souvient aussi de codes qui marchent parfaitement sous linux dans une vielle machine et ne répondent pas sur un mac à cinq processeurs. J’ai eu aussi de la musique jouée en direct qui ne peut plus faire partie de l’œuvre puisque le compositeur est parti vivre à Madagascar. Et des archives corrompues dans une séquence d’images qui devient irrécupérables car la source se trouvé dans un compte Youtube qui a fermé, et je n’ai plus de copie après que le disque dur soit tombé de la table en se taisant pour toujours. J’ai fait aussi de performances via streaming pour me rendre compte à la fin que l’appareil censé les enregistrer était débranché. Etc., etc.

Alors que faire avec tout ses accidents qui déconstruisent à jamais la pièce, qui font d’elle un artefact archéologique avant terme? Il faudrait tout réécrire ? Arrêter de jouer la pièce ? Remplacer le morceau qui manque ? Engager un autre compositeur ? Peut-être dois-je juste laisser l’erreur couler, exhiber le vide comme dans une antiquité qui n’a pas encore été restaurée ? ou faut-il attendre que cela devienne « vintage », « fétiche » et donc « tendance »?

Devenir zombie, une clef méthodologique pour la recherche en art ?

Des artefacts, des matériels trop capricieux, trop éphémères, trop puissants qui s’imbriquent dans des processus de création et de recherche, c’est à dire dans un système de production de connaissances. Une matérialité qui résiste – car il n’y a pas de vers pour manger les machines – et qui cependant semble avoir du mal à trouver sa place pour tisser la mémoire sans la fixer, sans qu’elle perde sa capacité performative.

« En somme, les « médias zombies » renvoient au fait que la quantité de matériaux toxiques et dangereux pour l’environnement qui composent les artefacts technologiques des médias engendre des déchets qui posent un problème environnemental énorme, un problème de vie. En ce sens, les médias ne meurent jamais ; ils peuvent être abandonnés, devenir obsolètes, mais ils ne meurent pas. Ils reviennent nous hanter sous les traits de la crise écologique. D’autre part, de façon plus positive, les « médias zombies » rendent possibles la réutilisation et le remixage, et permettent de repenser les médias anciens pour produire de nouveaux assemblages, idées, dispositifs et usages. Ainsi nous suivons l’intérêt expert de Garnet Hertz pour la culture du bricolage (Do it yourself, DIY) – faite de bidouillage de circuits et de piratage de matériel – et nous l’articulons à la façon dont de telles pratiques peuvent relever de l’archéologie des médias – des médias anciens transformés en nouveaux médias ».1

Je considère que la notion de « médias zombies » développée par Hertz et Parikka ouvre des pistes à explorer dans mon travail mêlant recherche et création. Je ne fait pas seulement référence au bidouillage des appareils pour leur donner une « seconde vie » mais j’imagine prendre ces « vestiges » littéralement comme des « objets à penser » en les intégrant activement dans des processus de réflexion et de documentation qui puissent mettre en évidence le complexe système de production de connaissances et de création auxquels ils ont participé. Je parle donc de contempler, observer, réfléchir, s’arrêter par moments de produire des pièces ou de les recréer, afin extraire ce qu’elles ont à nous dire au-delà de “l’objet artistique” pour partager ce que nous arrivons à saisir.

Une autre avantage de ce « devenir zombie » est de changer l’emplacement des mines tout en faisant écho à la matérialité des nos machines. Il s’agit de creuser dans nos corps, nos expériences, notre intuition et nos exercices de pensée. Par exemple, à la manière proposée par l’artiste chilien Cristian Espinoza qui, empruntant cette phrase aux alchimistes, appelle à “l’extraction minière céleste“2 :

« Notre civilisation électromagnétique a rempli tout l’éther d’émissions qui rebondissent jusqu’à l’infini, tissant l’invisible dans toutes les directions, pénétrant tous les systèmes nerveux des organismes et les utilisant comme surface d’enregistrement, comme des bandes magnétiques qui s’écrivent et se ré-écrivent une fois après l’autre. Mais qu’est-ce qui reste inscrit dans les corps ? Et quelles psychokinésies3 sont-elles trainées par ce magnétisme qui ondule dans l’invisible ? » 4

Ce travail est cependant un travail lourd, aveugle, souvent non inclus dans la valeur commerciale de l’œuvre et chronophage, mais il peut nous aider à réduire notre volume de production, et peut-être contribuer à briser l’idée d’une progression collective et pleine de clichés d’époque dans l’histoire des arts dits « médiatiques ».

Si moi ou d’autres prenons cette voie, il nous faut tenir compte de celui qui est en face, celui à qui l’on s’adresse. Nous allons donc devoir documenter et libérer le code source de l’œuvre, ses conditions de production, sa généalogie, ses accidents, ses difficultés. Sans se soucier de la survie de « l’œuvre d’art », changer de medium et peut être passer par la parole pour contribuer par un autre mode à élargir la conscience, la perception et la pensée de notre espèce. 

Voilà un détour qui donne la possibilité d’altérer toute la chaîne de consommation en réduisant peut être notre exigence de matériaux toxiques, rares, extraits dans de méchantes mines à ciel ouvert, là où nous n’allons pas, même si la terre, l’atmosphère, les sols, les micro-organismes et l’eau connaissent mieux que nous ce que veut dire circuler. Un pari comme un autre, mais à mon humble avis assez nécessaire si on pense en termes post-anthropocentristes.

Octobre 2014

(Ce texte fait partie de ma présentation lors des Journées d’Archéologies des média Pamal, DatAData, nhumerisme ENS amphi Descartes Lyon-France.)

1Paloque-Bergès Camille, Traduit par Turquier Barbara « Pour une archéologie des virus. Entretien avec Jussi Parikka », Tracés 2/ 2011 (n° 21), p. 235-247 http://www.cairn.info/revue-traces-2011-2-page-235.htm.

2Vérifier note

3« La psychokinèse ou psychokinésie (PK) est l’hypothétique faculté métapsychique d’agir directement sur la matière, par l’esprit. C’est un mot introduit par Joseph Banks Rhine (…) » https://fr.wikipedia.org/wiki/Psychokinèse

4Espinoza Cristian, PROYECTO RUIDO DE FONDO
RF_1.1. Minería Celeste. Publiée dans le blog de l’artiste le 12/07/2015, Fragment traduit de l’espagnol par mes soins. https://fabulasmecanicas.wordpress.com/2015/06/12/rural-scapes-rf_1-1-mineria-de-ruidos/

d’utopies, Cannibales et mots definitifs

Aniarautopias

 Texte apparu en 2014 dans la Revue Initiales n° 04 – Initiales M.V.

Pourquoi la colonie Monte Verità n’a pas consacré quelques journées au soleil pour écrire un manifeste ? Avec tant de talent séjournant dans cette colline le Manifeste du Monte Verità serait devenu le plus pertinent de tous les manifestes de l’époque, celui de la vrai utopie, un geste décidément collectif, modifiant à jamais notre vision générale des communautés d’artistes et d’autres mouvements sociétaux. Mais faute de manifeste, les fondateurs ont juste rédigé les Statuts provisoires de la société végétarienne du Monte Verità,1 cela sonne trop pragmatique pour habiller les dimensions d’une utopie.

Cependant nous sommes bien équipés pour pimenter le mythe avec les vestiges qui nous restent d’une communauté bucolique et dansante dont le nom énonce la quête de vérité dans un ailleurs géographique, lieu à qui on attribue des énergies telluriques particulières, marqué par les symboles du yin et du yang ; où l’on sert des menus végétariens, où l’on rencontre des scientifiques, des artistes, des activistes et des humanistes affairés à trouver du sens à tout ; malgré les turbulences d’un temps marqué par l’avant-guerre , la guerre , et une transition qui a servi entre autres à préparer encore une autre guerre…

Oh que c’est beau d’imaginer cette tribu heureuse habité par des corps et des esprits pris en compte au delà des dualités, qui trouve l’équilibre entre orient et occident entre la danse dénudé à l’air libre et la musique de Wagner ! un choix d’excellence entre nature et culture, petite parcelle Suisse qui devient Pays de Cocagne.

Avec Monte Verità l’Europe semble enfin pouvoir rapatrier cette notion d’utopie née et échoué sur les côtes des Amériques au 16ème siècle2 ; car il faut toujours un ailleurs pour concevoir une utopie. Ce lieu nouveau qui nous libère de nos propres vices par sa simple existence , vierge et voluptueux prêt à accueillir la beauté et l’exubérance d’une humanité nouvelle. Mais il faut aussi , à la manière du Conquistador entreprendre un voyage dans des océans inconnus , et peut être affronter des cannibales.

Mais je rêve et je suis éblouie par les parcours brillants et l’influence dans la culture occidentale des prouesses individuelles de quelques personnes qui sont passés par Monte Verità. Ce lieu, ferment d’une communauté utopique sans aboutissement, a fini par prendre son éclat dans le rayonnement isolé des individus qui par cette aventure partagée, se transforment en simples nodes, intercessions d’un réseau archaïque. Et alors , Monte Verità devient pour moi si peu palpitant que la première définition que wikipedia donne au mot réseau : « un ensemble de lignes entrelacées » « un ensemble de relations »

Heureusement nous savons grâce à Internet que réseau veut dire beaucoup plus que cela, et sur internet selon José Luis Brea, « Il s’agit donc d’exploiter les possibilités que le réseau offre pour établir des formes flottantes de communautés, ce serait exprimer seulement « des moments de communauté » vecteurs spécifiques d’une communauté d’intérêts, des préoccupations ou des désirs, des lignes de code momentanées et instables dans la libre circulation de la différence. » 3

Terre rares et bons morceaux de viande.

Ce sont les Hackers , les Cyberpunks , les Crypto-anarchistes et autres arpenteurs du réseau des réseaux qui feront renaître l’utopie communautaire dans cet ailleurs numérique. Des personnes à qui l’origine militaire d’internet au sein du département de Défense des États-Unis donne du courage pour s’inspirer de ces pirates, constructeurs des sociétés alternatives globalistes4. Et ils écrivent des manifestes et rêvent d’une liberté inséparable de la notion du bien commun.

Au coeur même d’internet un nouvel ordre du monde voie le jour , il est basé sur l’accès libre et ouvert à l’information et la démocratisation d’outils et de savoirs afin de redistribuer le pouvoir et constituer un monde plus juste; enfin une utopie ! Et cette fois-ci avec un impact à échelle globale. Et je me jette sur ces manifestes, et sur les licences libres, et je partage et je fais confiance à ce nouveau temps qui relie tout espace dans une grande fratrie de 0 et de 1 et je suis fière de devenir node.

Mais il ne s’agit pas d’un projet de contre-culture, l’ONU aussi se porte garante de cette utopie globale et se doit de faire sa propre « Déclaration de principes », qui tient compte de notre diversité culturelle et linguistique, nos traditions et nos religions, nos entreprises, nos satellites, ondes, câbles, matières premières, nous allons tous profiter des bienfaits offerts par les TIC. 

Et l’on milite du côté du software libre, et l’on s’inscrit aussi sur Facebook , et l’on change 3 fois de portable en 5 ans pour seulement un euro. Et je m’achète une nouveau fauteuil pour être plus confortablement assisse devant mon ordinateur, et je monte des projets avec des gens au but du monde , et plus que jamais je peux lire tout type de choses , et voir du cinéma sans payer et regarder les infos de mon pays en mangeant des pâtes dans mon salon parisien.

L’ONU dans mon cas tient ses promesses, et John Perry Barlow aussi car en 1996 il décrit ce qui je vit aujourd’hui dans sa « Déclaration d’indépendance du cyberespace » : « Le Cyberespace est constitué par des échanges, des relations, et par la pensée elle-même, déployée comme une vague qui s’élève dans le réseau de nos communications. Notre monde est à la fois partout et nulle part, mais il n’est pas là où vivent les corps. »

Seulement mon enthousiasme ne tient pas long temps devant les chiffres donnés par l’Union Internationale des Télécommunications, où nous constatons que les privilèges liés aux différences des genres et des pays du nord et du sud dans ce monde que nous voulions changer, restent tout autant marqués à l’extérieur qu’à l’intérieur du réseau ! Et pire encore l’Unesco m’informe que « toutes les langues n’ont pas la même place sur Internet. Sur les 6500 langues du monde, seulement 60 sont utilisées sur Internet. Plus de 30 millions de personnes parlent swahili, mais cette langue est quasi-inexistante sur le cyberespace.»

Et découragée je ne trouve pas de statistiques sérieuses sur l’usage global du software libre, rien à quoi m’accrocher ; et le compte twitter qui m’apprend des mots de quechua ne suffit pas à me faire sortir de cette soupe où les fantasmes de Julian Assange , de Snowden et d’ Aaron Swartz se mélangent avec des likes bleu clair.

Et j’ai le sentiment d’être au même point que le dernier des missionnaires européens qui a compris que l’utopie ne logeait pas dans les terres du nouveau monde américain, et qu’on pouvait continuer sans regret avec la colonisation. De toute façon nous n’avons plus besoin de terres rares5 pour concevoir un ailleurs, car elles logent déjà dans nos écrans et dans les vibreurs des nos téléphones portables.6

Mais je ne veux pas en rester là , je vais me déguiser en cyberpunk; je souhaite moi aussi écrire un manifeste , celui qui n’a pas été écrit à Monte Verità.

Je voudrais à la manière de Ida Hofman et Henry Oedenkoven , quitter la colline Suisse et partir au Brésil. Je voudrais retrouver les anthropophages , et avec Oswald de Andrade , déclarer Contre la vérité des peuples missionnaires, définie par la sagacité d’un anthropophage, le vicomte de Cairu. C’est le mensonge maintes fois répété. Mais ce ne sont pas des croisés qui sont venus. Ce sont les fugitifs d’une civilisation que nous sommes en train de manger, parce que nous sommes forts et vindicatifs comme le Jabut.

Par ici si vous souhaitez continuer la lecture avec « Le manifeste de Monte Verità » 


2 CANTU Francesca. América y utopía en el siglo XVI, pag 65-64. Cuadernos de historia Moderna 3, 2002

Universidad de Roma Tre http://ww7.fr/e3df

« Vasco de Quiroga humaniste cultivé, participant de l’atmosphère érasmistes de la cour de Charles V , auditeur de la seconde Audience de Nouvelle-Espagne en 1530 , puis à partir de 1537 jusqu’à sa mort en 1565 , évêque de Michoacán , a conçu le projet d’appliquer à la vie des Indiens le schéma idéal de L’Utopie de Thomas More, qui il a lu et annoté quand il était déjà dans le Nouveau Monde à partir d’une copie reçue de l’évêque de Mexico , Juan de Zumarraga . L’hypothèse critique de Quiroga est que la société espagnole constitue l’anti-utopie de l’utopie possible dans les Amériques ; et il en est ainsi car dans notre nation prédomine « la cupidité débridée », comme l’exprime Quiroga lui même. Le thème de la cupidité , L’auri Fames de la Renaissance est un topos de la littérature utopique réformatrice de l’époque. La cupidité , qui fait de l’argent la mesure de toutes les choses , est stigmatisée par More dans le premier livre de L’utopie . En donnant les premières nouvelles des populations américaines Pietro Martire d’Anghiera exprime l’espoir que ils ont finalement trouvé des gens capables de vivre « sans la puante argent » C’est moi qui traduit.

3BREA, José Luís: “Online Communities”, Aleph Pensamiento, HYPERLINK « http://aleph-arts.org/pens/online_cummunities.html »

4BRUEL Benjamin. Pirates et forbans : histoire politique des ennemis de l’humanité http://ragemag.fr/pirates-et-forbans-histoire-politique-des-ennemis-de-lhumanite-54401/ « Ce sont des contre-sociétés qui cherchent à dépasser les mœurs occidentales. Ces populations refusent d’être éternellement soumises à une hiérarchie les plaçant tout en bas de la chaîne alimentaire : ils recréent un espace parallèle afin que chacun puisse jouir de la liberté qui sied à tout homme. La lie de l’humanité s’y érige en grand prince. La présence d’esclaves et d’Indiens d’Amérique est d’ailleurs assez frappante à ce sujet : si, bien sûr, certains pirates se livraient au commerce triangulaire, nous pouvons affirmer qu’ils étaient pour la majorité radicalement antiracistes et ne faisaient pas preuve d’une quelconque cruauté envers les Indiens. Plus que cela, le pirate voit dans l’Indien un miroir. C’est une chimère d’innocence dont il s’éprend facilement parce qu’elle représente l’exact opposé de la civilisation qu’il fuit. Pour leur faire payer leur cruauté envers les Indiens, le capitaine Monbars se fait une spécialité de l’extermination d’Espagnols. A Madagascar, les pirates s’installent et se mêlent à la population. A Hispaniola, les boucaniers adoptent les coutumes de chasse des populations indigènes. »

immersion

Aniaraimmersion

Petite contribution au dictionnaire d’arts immersifs de Bernard Andrieu et Anaïs Bernard

 Dans ma démarche chorégraphique, je souhaite interférer avec les habitudes de perception du public. Une première stratégie consiste à faire entrer le public en scène – non pas pour lui arracher des actions ou pour qu’il se sente regardé, juste pour qu’il puisse habiter le plateau. Laissant la salle vide, je tente de casser la perspective et « d’aplatir » l’espace afin de créer des environnements sans hiérarchie

où danseurs, spectateurs, machines, sons, images, capteurs, lumières, etc. se mêlent dans une horizontalité des sens: aucun élément n’est a priori plus important qu’un autre, il y a juste des alternances ou des conjonctions. Ainsi, j’espère que le public accorde moins d’importance au sens de la vue et à la pensée analytique et logique. Je stimule plutôt la peau avec de très basses fréquences, avec du vent ou de la chaleur; j’ai recours à des casques pour favoriser l’isolement et l’écoute de soi, alors qu’en même temps les corps des danseurs évoluent tout près. Des effets d’immersion sont aussi provoqués par des informations lumineuses contradictoires, par l’emploi des lunettes de soleil, en créant des espaces de pénombre où l’on peut se cacher sans quitter les lieux et vivre une sorte de promiscuité intime.